Ils étaient vingt et cent… de Stanislas Petrosky

 

Sauf que la Seconde Guerre mondiale, plus personne ne s’y intéresse de nos jours, on en a assez soupé de ces horreurs, on ne veut plus en entendre parler, c’est loin tout ça, il faut oublier et aller de l’avant… J’ai lu il y a peu que bon nombre d’enfants ne savaient pas ce qu’était la Shoah.

« Du passé faisons table rase », comme le dit le célèbre chant révolutionnaire.

Je ne partage pas cet avis…

Il ne faut jamais rien oublier, nous connaissons les erreurs de notre passé, elles doivent nous aider à bâtir notre avenir.

 

Chronique de la transmission de la mémoire…

À la veille de son centenaire, Gunther se souvient. À l’époque, il était un jeune allemand opposé au régime nazi. Excellant dans l’art du dessin, il se retrouve illustrateur officiel de ces hommes qu’il hait profondément, dans le camp de Ravensbrück.

Ravensbrück, un nom qui ne vous est pas inconnu j’en suis certaine. Combien d’entre vous savent que ce camp de concentration, d’extermination, était un camp exclusivement réservé aux femmes?

132000 femmes au moins y ont été déportées. 90000 assassinées. Juives, tziganes, criminelles de droit commun, prostituées, résistantes… Mais y a-t-il une différence face à l’horreur et à l’inhumanité?

La résistante et ethnologue française Germaine Tillion fut l’une dans d’entre elles. Déportée le 21 octobre 1943, elle réussira, miraculeusement, à échapper à la barbarie nazie et sera libérée courant avril 1945 par la Croix-rouge suédoise. Elle consacrera une partie de sa vie à faire savoir ce qu’il se passait à Ravensbrück mais  plus généralement, à faire connaître et dénoncer au monde entier les crimes de guerre. Au cours de sa détention, elle écrira, sur un cahier, une opérette Le Verfürgbar aux enfers , des textes relatant les dures conditions de détention de camp, sur fond d’airs populaires. 

Mais pourquoi un tel aparté me direz-vous?

Gunther, le héros (et je tiens au terme), imaginé par Stanislas Petrosky, à l’image de Germaine Tillion, a souhaité mettre en lumière les abominations nazies. « J’étais l’artiste du diable, l’illustrateur des enfers, voilà ce que j’étais devenu ».

« Oh mon cher Gunther, comment imaginer une seule seconde ce que tu as pu vivre dans l’enfer de Ravensbrück. Vécu mais surtout vu. Raconter les expériences médicales, raconter mais surtout témoigner… Tu te pensais lâche de ne pas combattre un fusil à la main, mais ta meilleure arme a été ta mine. Dessiner, encore et encore des scènes insoutenables. Doubler tes dessins pour en cacher une partie et révéler au Monde que les nazis avaient créés des antichambres à l’Enfer. »

Stanislas Petrosky nous livre ici un roman bien loin des registres dans lequel nous le connaissons. Mais il le fait avec brio.

Chaque mot est juste et à sa place. Rien de trop. Pas d’envolée littéraire, de recherche de phrase complexe. L’horreur brute. La réalité, sans fard. Chaque émotion est sublimée par sa plume. Comment vous faire comprendre à quel point ce roman m’a touché, moi l’arrière petite-fille et petite-fille de déportés, moi la femme qui n’ai jamais eu à souffrir dans ma chair de mon appartenance religieuse ou de mes idéaux, moi la femme, moi la citoyenne du Monde… Comment il m’a touché.Moi. Comment il vous touchera.Vous.

Une lecture qui m’a déchiré le cœur, donné la nausée, qui m’a fait sourire quand, dans la noirceur la plus totale, le son de deux cœurs battant à l’unisson a remis de la lumière dans cet univers où les ténèbres avalaient chaque partie d’humanité. J’ai lu la solidarité et l’amitié, j’ai lu l’amour. Des forces incroyables pour lutter contre cette hydre qu’était la politique nazie. Mais j’y ai aussi lu l’annihilation, le traumatisme…

J’en ai lu des romans, des récits relatant l’horreur des camps. Mais pas un ne m’a touché comme celui-ci. Plus accessible que l’incontournable Si c’est un homme de Primo Levi, ce roman devrait être intégré aux programmes de l’ éducation nationale dès la classe de troisième. Pour ne jamais oublier, pour transmettre. Parce que la mémoire n’est rien sans la transmission.

Simone Veil a dit  » Je n’aime pas l’expression devoir de mémoire. Le seul devoir, c’est d’enseigner et de transmettre. » Stanislas Petrosky, dans ce roman, transmet, enseigne. Transmet l’horrible réalité de ce qu’il s’est passé à Ravensbrück. Enseigne des valeurs. Enseigne l’amour et la solidarité. Mais surtout nous enseigne à ne pas succomber à la folie de la haine.

Dans un Monde où les tensions sont fortes et multiples, dans un Monde où plus que jamais l’Homme est devenu intolérant, égoïste, prédateur de sa propre espèce, ce roman doit être brandit comme une arme… Pour que plus jamais un auteur, un témoin, un survivant, n’ait à écrire. Décrire les horreurs commises par ses pairs.

Les nazis étaient des hommes et des femmes comme vous et moi… Il suffit parfois d’un mot, d’une pensée, d’un geste pour devenir acteur de notre propre destruction…

C’est les yeux rougis que j’achève cette chronique. Une des plus difficile qu’il m’ait été donné d’écrire. 

Stanislas, je savais que ce roman allait me toucher. J’avais peur de l’ouvrir, j’avais peur de le lire. Je l’ai ouvert… je l’ai lu… J’ai pleuré. Merci à toi pour cette transmission. Merci à toi pour cet enseignement. À ta manière, tu es un Juste…

Ils étaient vingt et cent… de Stanislas Petrosky, paru le 11 avril chez French Pulp Editions.

6 Replies to “Ils étaient vingt et cent… de Stanislas Petrosky”

  1. Waw quelle chronique… j’étais déjà très tentée par cette lecture, si dire soit-elle, mais là tu déclenches un achat compulsif. Et même si Mme Veil n’avait pas tort, le terme devoir de mémoire ne me gêne pas et au contraire, c’est notre devoir de continuer à largement diffuser de telles oeuvres pour que jamais personne n’oublie !

    1. Merci Nathalie. Le terme ne me gêne pas non plus mais en diffusant de tels œuvres on transmet 😊 J’espère que ce livre te parlera… et j’attends ton avis avec impatience.

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