Les petites filles de Julie Ewa

Cloîtré dans sa chambre d’hôtel, Thomas Mesli feuilleta une nouvelle fois le document qu’il avait imprimé. Le rapport s’intitulait  » la traite des enfants: perspectives de l’Asie et du Pacifique » et avait été présenté au cours d’une conférence à Montréal. L’auteure y énumérait toutes les possibilités en matière de trafic d’enfants. Les chiffres avancés étaient effarants: entre 1980 et 1999, dix mille sept cent soixante-huit enfants chinois avaient été enlevés et vendus, dont 70% avaient moins de sept ans. »

Chronique d’un électrochoc

En ouvrant ce roman, je savais que je serai touchée. Mes amis Geneviève et Yvan m’avaient parlé de Julie Ewa. De son investissement auprès des enfants dans les pays défavorisés, de ses immersions avant le travail d’écriture. Le moins que l’on puisse dire, c’est que du travail de fond il y en a eu…

Julie nous emmène en Chine entre 1991 et 2013. Une Chine en pleine mutation tiraillée entre traditions et mutations sociales. Si les villes prennent peu à peu le modèle occidental et certains aspects capitalistes : « tout s’achète », les villages restent enfermés. Ils vivent en autarcie et s’ouvrent peu à la révolution culturelle. Malgré ces évolutions, la Chine reste hypocrite et ferme les yeux sur certaines pratiques, d’autant que perdurera la dramatique politique de l’enfant unique, officiellement, jusqu’en 2015.

Avortements, stérilisations, homicides, enlèvements, trafics, c’est au cœur de cette Chine que nous entraîne Julie, sur les pas de Lina, étudiante, recrutée par une ONG pour faire la lumière sur des disparitions d’enfants dans le village reculé de Mou Di.

Lina ou le don de soi en écho de l’abandon de soi… Pour oublier le père absent et le suicide de sa mère, la jeune femme, fragile et forte à la fois, a fait le choix de donner aux autres. Donner pour oublier, donner pour combler le manque… Un personnage attachant, complexe, fascinant.

Bien que Julie Ewa traite de sujets particulièrement difficiles, elle glisse des pointes d’humour dans les dialogues pour alléger un récit sombre et éprouvant. Une plume vive et nerveuse, des chapitres courts, rythmés pour entretenir suspens constant. L’auteur a construit l’intrigue sur deux plans temporels: en 1991 où le lecteur suit Sun, une jeune maman qui n’a pas déclaré la naissance de sa fille, et en 2013 pendant l’enquête de Lina au sein du village dont Sun est originaire.

Julie nous parle des traditions chinoises et de la philosophie bouddhiste, du prix d’une petite fille au pays de l’enfant unique, de la mafia qui monnaye tout et corrompt les institutions, du combat de femmes et d’hommes pour que vivent ces enfants qui n’ont rien demandé d’autre que d’exister… tous les aspects traités sont fouillés, documentés. Pas de place au hasard, une intrigue en toile de fond pour révéler des faits et donner au lecteur un électrochoc.

Julie Ewa, au travers de ce roman noir, ouvre nos yeux sur le monde et nous invite à nous pencher sur ce qu’il se passe ailleurs que dans nos foyers protégés…

Les petites filles de Julie Ewa, paru le 04 janvier 2016 aux éditions Albin Michel.

5 Replies to “Les petites filles de Julie Ewa”

    1. Complètement touchée mon Yvan… Et plus encore par le second parce qu’il nous confronte à une réalité plus proche… sur laquelle on peut agir en commençant par être moins indifférents….

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